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La bataille des retraites

Éric Grenier|

Parmi les arguments servis par les policiers, les pompiers et les autres employés municipaux pour s’opposer au projet de loi 3, dont l’objet est d’assurer la pérennité de leurs régimes de retraite, il y en a 3 principaux.

  1. On a volontairement accepté moins de salaire pour un plus gros bas de laine de vieillesse.
  2. Notre travail est plus exigeant et risqué que celui de tous les autres travailleurs, on doit donc se retirer plus tôt.
  3. Ça été négocié, on n’a scotché aucun stylo à la main d’aucun maire.
    Pour y voir plus clair, voici une analyse du premier argument. Je me pencherai sur les deux autres la semaine prochaine.

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Le premier argument est difficile à contrer, surtout dans le cas des policiers et des pompiers. Pour la simple et bonne raison qu’il n’existe pas de comparable. Moins de salaire, par rapport à quoi? Il n’existe pas de policier dans le secteur privé, et le nombre d’employeurs est plutôt limité. Un machiniste de l’Alcan peut se comparer avec un soudeur chez Bombardier.

Mais il est difficile de comparer policiers et pompiers des différentes villes, tant il y a de grandes disparités. Montréal, c’est pas Brossard qui n’est pas Deux-Montagnes qui n’est pas Alma.

Et dans le cas de Montréal, on ne peut, non plus, comparer la métropole québécoise avec la métropole canadienne. Jeudi en commission parlementaire, le président de la Fraternité des policiers de Montréal, Yves Francoeur, laissait entendre que ses membres auraient pu exiger la parité salariale avec leurs camarades de Toronto, en lieu et place de leur confortable régime de retraite. Selon la Fraternité, le salaire moyen est de 82 000$ à Montréal, contre 98 000$ à Toronto.

Or, selon une base de données nationale appelée Conseil de la solde, où la GRC répertorie les conditions d’emploi des policiers de partout au Canada, dont j’ai pu consulter la mise à jour la plus récente, les constables de Toronto gagneraient un salaire moyen de 90 000$. Ceux de Montréal, 77 000$.

Or, ce qu’oublie Yves Francoeur, c’est l’existence de ce qu’on pourrait appeler le «prime ontarienne». De manière générale, tous secteurs, niveau de scolarité et types d’emploi confondus, les salaires sont de 10 à 15% plus élevés en Ontario qu’au Québec. Le coût de la vie, à Toronto notamment – le prix des maisons et des services publics (garderies, universités, assurance auto) –, est plus élevé.

Ainsi, les policiers de Toronto ne sont pas plus payés que ceux de Montréal. En parité de pouvoir d’achat, la paye est essentiellement la même, ou presque, à 2000$ près.

Un pompier de Montréal, avec 6 ans et plus d’ancienneté, bénéficiait en 2013 d’un salaire de base de 71 000$, avec 21 jours de vacances payés (hormis les congés fériés, les journées de maladie et personnelles). Ça exclut les heures supplémentaires, et la contribution de l’employeur aux assurances collectives et au régime de retraite.

Or, comme nous l’a appris la Ville de Montréal cette semaine, la Ville ajoute autour de 15 000$ en moyenne à la rémunération, par sa cotisation au régime de retraite. On peut donc conclure que la rémunération globale de la plupart des pompiers de Montréal dépasse facilement les 90 000$.

Le même calcul s’applique à peu de chose près aux policiers. Si le PL-3 devient loi, évalue la Ville, les pompiers devront consacrer 1690$ de plus par année (une fois les déductions fiscales incluses), pour un total de 7400$. Les policiers, 1470$ de plus, pour un total de 7800$.

Comparons : le travailleur québécois détenteur d’un diplôme technique collégial (comme les policiers et les pompiers) gagne un salaire moyen d’un peu plus de 40 000$. Dans le secteur privé, plus de 70% des travailleurs québécois contribuent à hauteur de 100% pour leur «régime de retraite». Ils doivent consacrer plus de 50% de leur salaire pour obtenir la même cagnotte de vieillesse que celle des pompiers et des policiers, soit plus de 20 000$ par année. Et jusqu’à 65 ans.

Certes, leur travail n’est en rien facile. Le Fraternité des policiers de Montréal rappelle, à juste titre, à quel point ses membres sont confrontés à la misère humaine, avec tous les risques que cela comporte.

Il en est de même pour les travailleurs sociaux, dont le salaire moyen est de 55 000$. Chaque jour, ils fréquentent suicidaires et meurtriers potentiels, et côtoient des drames humains inconcevables. Si un policier sur quatre est en effet un diplômé universitaire, comme l’a fait valoir Yves Francoeur en commission parlementaire dans son justificatif de la rémunération globale des policiers, quatre travailleurs sociaux sur quatre sont des diplômés universitaires.

Les pompiers, eux, ont un métier exigeant. Le représentant des pompiers devant la commission parlementaire faisait valoir qu’il était illusoire de demander aux pompiers de travailler après 50 ans, ou presque. En plus de menacer les Québécois d’une hausse de leurs primes d’assurances habitation dans un tel cas (ça ne s’invente pas).

Dans le même registre des secteurs aux conditions de travail exigeantes, les travailleurs de la construction ne peuvent se prévaloir de la retraite sans pénalité avant 60 ans. C’est possible dès 55 ans, à la condition d’avoir enregistré 35 000 heures. Selon les données de la Commission de la construction du Québec, ça équivaut, en moyenne, à plus ou moins 35 ans d’ancienneté. Seulement si le travailleur n’a été trop touché par des périodes de chômage…

Et pourtant, le chômage épisodique est aux gars de la construction ce que l’épluchage de patates est aux pompiers : un incontournable désagrément de la vie professionnelle.

Oui, mais, les pompiers risquent plus, dites-vous! Vraiment? Dans un prochain billet, des données qui vont vous surprendre.


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