Sick at work

Le présentéisme : être au boulot sans y être

Sarah Champagne|

Aller au travail pour le meilleur et pour le pire ? Après avoir combattu l’absentéisme avec ferveur dans les dernières années, les gestionnaires devraient maintenant se conscientiser à son autre pendant : le présentéisme.

Entrevue avec Éric Gosselin, professeur en psychologie du travail et des organisations à l’Université de l’Outaouais.

Qu’est-ce que le présentéisme ?
Éric Gosselin : Le présentéisme décrit une situation dans laquelle un employé se présente au travail alors qu’il n’est pas apte (psychologiquement ou physiologiquement) à travailler. Il y a deux conditions fondamentales en ce qui concerne le présentéisme : être malade (corps ou tête) et que ce problème entraîne une baisse du rendement. Expliqué autrement, on peut dire que le présentéisme est une omission de s’absenter, alors qu’on aurait une bonne raison de le faire.

Est-ce un phénomène d’une grande ampleur ?
E. G. : Oui. Le phénomène est à ce point généralisé pour qu’on considère qu’il y a plus de travailleurs malades au travail qu’à la maison ! Les dernières études sur la question révèlent en effet qu’au moins 70 % des travailleurs en font, au moins une fois par année.

Un phénomène de cette ampleur… faut-il s’inquiéter ?
E. G. : C’est surtout dans la durée qu’on pourra évaluer la gravité du présentéisme. La plupart du temps, le présentéisme se déroule à court terme, soit quelques jours. Il y a lieu de s’inquiéter lorsqu’un travailleur malade se présente au travail pendant deux semaines, un mois, deux mois. À long terme, le fait de ne pas prendre le temps de soigner son problème aggrave le problème.

Être au travail, mais avoir la tête ailleurs, est-ce du présentéisme ?
E. G. : Pas tout à fait. Pour parler de présentéisme, le travailleur doit avoir un problème de santé. L’épuisement professionnel en est un. Ce n’est pas nécessairement le cas de celui qui ne veut pas travailler, qui perd temps sur les réseaux sociaux ou à magasiner en ligne… Cela dit, il existe aussi deux types de présentéisme. Celui volontaire : la personne devrait rester chez elle parce qu’elle est malade, mais choisit d’aller travailler à cause de ses échéanciers ou tout simplement parce qu’elle aime son travail. L’autre type de présentéisme est involontaire. L’individu se lève un matin, il est malade. Il voudrait rester à la maison, mais il n’a pas le choix d’aller travailler, car il n’a pas de congés de maladie prévus ou encore il travaille à pourboires ou à commission et on lui rembourse seulement son salaire de base. Le présentéisme involontaire peut se régler en donnant davantage de congés de maladie, alors que celui volontaire est une question de culture.

Existe-t-il des profils de travailleurs plus enclins au présentéisme ?
E. G. : On va le voir beaucoup en début de carrière, chez les jeunes qui veulent faire leurs preuves, ou qui sont dans un milieu compétitif. Ils ne vont pas se cacher d’être malade, au contraire, ils veulent montrer que leur travail est important : « Je suis là même si je suis malade », disent-ils. Par ailleurs, selon une de mes plus récentes études, les enseignantes feraient beaucoup de présentéisme, surtout les femmes qui enseignent au niveau primaire. Une enseignante me disait : « Pourvu que je sois capable de sortir du lit, je vais travailler. » En fait, elles conservent souvent leurs journées de congé pour leurs enfants. Les hauts fonctionnaires aussi seraient particulièrement nombreux à faire du présentéisme.

Quels conseils donnez-vous gestionnaires en ressources humaines pour lutter contre le présentéisme ?
E. G. : Les entreprises doivent être conscientes du problème, que j’appelle aussi de l’improductivité invisible. On calcule qu’un employé malade, physiquement ou psychologiquement, perd 10 à 15 % de sa productivité. Ce qui est à retenir : un travailleur présent n’est pas nécessairement un travailleur performant. Les gestionnaires devraient calculer cette perte monétaire. La plupart connaissent très bien le problème de l’absentéisme, mais personne n’évalue le problème inverse. Peu d’études, 15 ou 20 dans le monde entier, s’intéressent à la question. Cela dit, le présentéisme n’est pas nécessairement non plus à éradiquer. Être malade fait partie de la nature humaine. On a tellement bien réussi à contrer l’absentéisme qu’on est rendus à se présenter malgré la maladie !


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